Sahel central : on ne construit pas un État contre une partie de son peuple
Sahel central : on ne construit pas un État contre une partie de son peuple
À la tribune des Nations unies, le 28 septembre, le ministre malien des Affaires étrangères a de nouveau accusé l'Ukraine de soutenir des groupes qualifiés de terroristes au Sahel. Au-delà de Kiev, la cible est transparente : le FLA et, plus largement, les aspirations des populations de l'Azawad. La déclaration commune du Burkina Faso, du Mali et du Niger, prononcée au nom de la Confédération des États du Sahel, procède de la même logique : tout adversaire intérieur est un terroriste, et tout terroriste a un parrain étranger.
Un amalgame qui dispense de gouverner
Les groupes jihadistes et les mouvements politico-militaires de l'Azawad n'ont ni le même projet ni la même histoire. La question de l'Azawad précède de plusieurs décennies l'apparition du jihadisme dans le nord du Mali. Tout confondre sous l'étiquette « terroriste » évite de se demander pourquoi une partie de la population a pris les armes et pourquoi elle cherche et trouve parfois des soutiens.
Qui, ici, fait appel à des forces étrangères ?
Officiellement, ce sont les autorités maliennes qui ont appelé des forces étrangères à combattre à leurs côtés, et leur ministre l'a revendiqué à la tribune de l'ONU en vantant la coopération avec la Russie. Mais un État peut-il recourir à des forces extérieures pour s'en prendre à une partie de sa population ? Évidemment pas. Être invité par un gouvernement ne donne pas carte blanche : ce que ces forces commettent contre des civils engage la responsabilité politique de ceux qui les ont appelées, comme de ceux qui les envoient.
On peut déplorer l'internationalisation de ce conflit, qui ne servira aucune communauté du Sahel central. Mais on ne peut en faire grief aux seuls mouvements de l'Azawad, tant que l'armée malienne ne protège plus indistinctement tous les citoyens et que le différend politique n’a pas trouvé une issue. Un discours souverainiste fondé sur le refus des forces étrangères, tenu par des États qui en accueillent, expose ses auteurs à l'accusation de souveraineté à géométrie variable. Chacun comprend d'ailleurs que ces appuis servent d'abord à soutenir les pouvoirs en place face à leurs oppositions intérieures.
Des exactions documentées
Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté de nombreuses violences contre des civils : exécutions sommaires, frappes sur des zones habitées, déplacements forcés de populations. Les données de l'ACLED sur les violences visant les civils recoupent ces constats. Or une armée qui prend pour cibles certaines communautés cesse d'être une armée républicaine, car elle ne protège plus l'ensemble des citoyens. L'État perd alors la crédibilité nécessaire pour solliciter le soutien de ses partenaires et des Nations unies au nom d'une légitimité qu'il a, de fait, perdue. Les trois États affirment accepter un examen impartial mais refuser le procès politique. Dont acte : que Bamako ouvre alors le nord du pays aux enquêteurs indépendants, onusiens, africains ou non gouvernementaux. Le retrait annoncé de la Cour pénale internationale, justifié par la sélectivité de la justice, ne plaide pas pour leur bonne foi.
Des États encore en construction
Le fond du problème n'est pas le terrorisme. Dans les trois pays du Sahel central, l'État est encore en construction. Hérité de la colonisation, sans lien suffisant avec les réalités de ses populations, il peine à représenter et à se faire accepter de toutes. Cette construction ne se fera que si l'État respecte la diversité ethnoculturelle de ses habitants, au lieu de traiter certains d'entre eux en suspects ou en ennemis.
Au Mali, cela suppose une organisation de l'État mieux adaptée à ses réalités géographiques et socioculturelles, dans le respect des frontières existantes. Rejeter la partition du pays est légitime, et c'est une raison de plus pour dénoncer une gouvernance déséquilibrée entre les communautés nationales. Une décentralisation poussée, voire un cadre fédéral, donnerait au nord, au centre et au sud les moyens de gérer leurs affaires dans l'unité du pays. L'Accord d'Alger de 2015 prévoyait déjà une régionalisation avancée. Les autorités l'ont pourtant laissé inappliqué avant de le dénoncer en janvier 2024, et la mission des Nations unies a quitté le pays fin 2023. La question de l'Azawad et celle du Macina ne trouveront de réponse durable que dans ce cadre.
Beaucoup, dans les communautés du Nord, en ont conclu que seul un rapport de force obligerait l'État à les écouter. On peut le regretter ; il est irresponsable de l'ignorer. Chaque communauté ciblée grossit les rangs des groupes armés, jihadistes compris.
La Libye, l'alibi commode
L'effondrement de la Libye en 2011 a pesé sur la crise de 2012, et le ministre malien l'a de nouveau invoqué. Mais il n'explique ni l'échec de l'Accord d'Alger ni la politique menée depuis. L'invoquer revient à éluder la responsabilité de dirigeants dans l'échec à bâtir des institutions qui répondent aux attentes de toutes leurs populations.
Les milices, un faux remède
Armer des milices communautaires pour affaiblir telle ou telle communauté brouille la lecture du conflit. Une fois complices de violences, ces milices perdent toute légitimité à parler au nom de leurs propres communautés. Elles transforment surtout des différends locaux en affrontements durables.
Quelle sortie ?
Aucune force ne peut imposer durablement une solution militaire. La communauté internationale, au premier chef le Conseil de sécurité et l'Union africaine, devrait demander :
• L’arrêt des violences contre les civils et l'accès humanitaire ;
• Une enquête indépendante sur toutes les allégations, quel qu'en soit l'auteur ;
• La distinction, dans les politiques sahéliennes, entre jihadistes et mouvements politiques ;
• L’ouverture d'un dialogue inclusif, sous médiation africaine ou internationale, sur une organisation décentralisée ou fédérale de l'État malien, dans le respect de ses frontières ;
• Les conditions du retour des personnes contraintes à l'exil.
Les trois États demandent à l'ONU de reconstruire la confiance. Elle commence par l'application à soi-même des principes que l'on exige des autres : protéger tous ses citoyens, accepter l'examen impartial, dialoguer avec ceux que l'on combat.
Abdoulahi ATTAYOUB
Consultant
Lyon (France), 2 octobre 2026
Partager cet article
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
/image%2F1954526%2F20160919%2Fob_a27466_abdoulahi-attayoub-09-2016.jpg)