Niger : la Refondation à l'épreuve de ses propres fractures.
Niger : la Refondation à l'épreuve de ses propres fractures.
Pour une rectification partagée, condition d'un apaisement durable des tensions
Trois années se sont écoulées depuis la déposition du régime civil de Mohamed Bazoum. Le Niger se trouve aujourd'hui à un moment charnière de sa transition. Les autorités issues du coup d'État du 26 juillet 2023 ont eu le temps d'engager les réformes qu'elles annonçaient alors. Le moment paraît venu d'en dresser un bilan lucide, non pour instruire un procès, mais pour ouvrir la voie à une rectification utile au pays.
Un bilan qui appelle à la lucidité
Les motifs invoqués à l'époque pour justifier la rupture institutionnelle étaient connus : insécurité croissante, défaillances de gouvernance, nécessité de refonder l'action publique. Force est de constater qu'aucun de ces défis n'a, à ce jour, trouvé de réponse pleinement satisfaisante. L'insécurité demeure préoccupante dans plusieurs régions du pays. Les pratiques clientélistes n'ont pas disparu de l'exercice du pouvoir. La lutte contre la corruption peine à produire des résultats tangibles, et de nombreux dossiers en instance attendent toujours d'être traités. Sur la scène internationale, en revanche, le pays semble progressivement s'écarter des postures les plus tranchées qui avaient marqué les premiers mois de la transition, évolution qui mérite d'être saluée et confortée.
Ce constat n'a pas vocation à minimiser la complexité de la tâche entreprise par les autorités actuelles. Gouverner un pays confronté à une crise sécuritaire régionale, à des attentes sociales fortes et à un contexte international mouvant n'est aisé pour personne. C'est précisément parce que la tâche est difficile qu'un temps de lucidité partagée paraît nécessaire.
Une transition fragilisée par la tentative de coup d'État du 29 août 2026
Ce moment de lucidité s'impose avec d'autant plus de force que la tentative de coup d'État du 29 août 2026 semble avoir fait des dégâts considérables dont il ne sera pas aisé, pour le pouvoir du général Tiani, de se relever. La nature de la riposte opposée à la puissance de feu des mutins ne passe pas auprès d'une partie importante de l'appareil sécuritaire, notamment des forces spéciales. La ligne de fracture n'est d'ailleurs plus nécessairement circonscrite à un affrontement entre la garde présidentielle et les forces spéciales ; elle pourrait traverser l'ensemble de l'institution militaire, qui donne des signes d'avoir perdu confiance dans certains pans de sa hiérarchie. Le général Tiani sort affaibli de cet épisode, y compris parce que certains lui reprochent de consacrer l'essentiel des moyens matériels de l'État à sa protection personnelle.
La décision de faire participer des mercenaires russes à ce qui demeure, pour l'essentiel, un conflit interne aux forces de défense et de sécurité constitue à cet égard un acte irréfléchi et désespéré, qui s'apparente à un sauvetage in extremis et qui ne sera pas sans conséquences pour la cohésion de ces forces. Plusieurs dizaines de soldats nigériens auraient ainsi été tués par des drones kamikazes russes à la base 101 de l'aéroport international Diori Hamani de Niamey. On ne se trouve plus là dans le registre de la lutte antiterroriste, mais bien devant un usage personnel des moyens de l'État pour faire intervenir une force étrangère dans un conflit entre Nigériens, ce qui interroge sur le devenir du discours souverainiste qui rejetait hier encore toute présence de forces étrangères sur le sol national.
Si la fracture se manifeste jusqu'au sein de l'armée, on peut aisément imaginer qu'elle traverse également les autres couches de la société. Les accusations portées sur une supposée main étrangère, à cet égard, ne suffiront pas à masquer cette réalité intérieure.
Le général Tiani devra prendre conscience que le CNSP a fait fausse route le jour où il a décidé d'épouser l'aventure populiste, et à l'évidence contre-productive, du défunt général Sadio Camara du Mali. On observe d'ailleurs l'abandon progressif de cette voie par le général Goïta lui-même, qui semble aujourd'hui chercher à remettre son pays sur d'autres rails. Il est encore possible, pour le Niger, de rattraper ce mouvement en reprenant contact avec le peuple et en précisant à nouveau l'étendue des partenariats noués avec les acteurs internationaux qui se pressent aujourd'hui au chevet du régime de la Refondation. Le risque, à défaut, est grand de se retrouver pris en étau entre des contradictions que le pays n'aura bientôt plus les moyens de maîtriser souverainement.
Les dangers d'une rhétorique de la division
C'est pour faire face à cette situation qu'une réelle rectification de la Refondation paraît aujourd'hui urgente et incontournable. Les discours qui consistent à répartir les Nigériens entre patriotes et apatrides sont, à cet égard, profondément dangereux et contribuent à la division du pays. Ceux qui poussent le CNSP dans cette voie concourent en réalité à sa perte et risquent de plonger le Niger dans un chaos qui les dépassera, et dont le pouvoir actuel ne sortirait pas indemne. La rhétorique qui présenterait toute opposition au pouvoir en place comme un acte antinational ne trompe d'ailleurs personne : les intérêts fondamentaux du pays ne sauraient se confondre exclusivement avec ceux d'un régime politique, même si celui-ci avait accédé au pouvoir à la suite d'élections.
Le CNSP gagnerait ainsi à abréger la période de transition, car il ne saurait se prévaloir d'une légitimité et d'une légalité qu'il refuserait, le cas échéant, à un autre groupe de militaires venant à son tour lui ravir le pouvoir. Il convient par conséquent de créer les conditions d'une nouvelle page de la refondation nationale, en acceptant l'ouverture d'un débat public susceptible de nourrir la réflexion des institutions chargées de mettre en place une nouvelle République. L'expérience a démontré qu'un régime ne saurait durablement se maintenir par la seule force, ni par des slogans populistes relayés par des agitateurs dont l'action vise exclusivement à préserver des privilèges individuels.
Une unité nationale qui reste à construire
On entend aujourd'hui, de toutes parts, des appels à l'unité et à la cohésion nationales. Ce sont là des objectifs que nul ne saurait contester. Il serait toutefois utile que ces appels s'accompagnent d'une réflexion plus explicite sur les conditions concrètes de leur réalisation. L'unité nationale ne se décrète pas ; elle se construit par la reconnaissance de la diversité des perceptions et des attentes qui traversent la société nigérienne.
De même, si les difficultés extérieures, qu'il s'agisse de pressions régionales ou d'ingérences supposées ou avérées, jouent un rôle réel dans la situation actuelle, elles ne sauraient à elles seules expliquer l'ensemble des blocages internes. Une part du chemin vers la stabilité passe nécessairement par un travail sur les ressorts internes de la gouvernance. Les accusations récurrentes, étalées de manière inhabituelle sur la place publique, contre un certain nombre de pays étrangers et contre certains Nigériens présentés comme des ennemis de l'intérieur, révèlent surtout une fragilité du pouvoir actuel. En faisant une fixation excessive sur l'étranger et sur des oppositions supposées à l'intérieur, le CNSP laisse entrevoir une difficulté à affronter la complexité du pouvoir et ne semble pas prendre la pleine mesure de l'état réel du pays.
Sortir des postures pour affronter le réel
Il faut savoir tirer les conséquences de ce que chacun s'accorde à reconnaître : les puissances internationales se disputent en Afrique l'accès aux richesses minières et autres, et chaque pays défend d'abord ses propres intérêts. Une fois ce constat posé, la question devient celle des moyens de faire face à cette situation et de sortir des lamentations qui prévalent actuellement au Sahel. Il y a une certaine immaturité politique à s'offusquer que la France, les États-Unis, la Chine ou la Russie viennent y chercher les leurs.
Que font les dirigeants sahéliens pour mettre leurs pays en ordre de bataille afin de mieux tirer profit de leurs propres richesses ? Comment comptent-ils créer les conditions d'unité et de cohésion nationales, incontournables pour espérer obtenir la moindre concession significative dans le jeu économique mondial ? Ce n'est certainement pas en bombant le torse, ni en tenant un discours guerrier qui n'est adossé à aucune force de dissuasion réelle, que ces conditions seront réunies. Des pays qui figurent encore en queue des classements mondiaux de développement humain ne peuvent raisonnablement se mesurer à des puissances capables d’anéantir leurs capacités militaires en quelques minutes. Le droit international, qui a longtemps servi de semblant de protection à cet égard, semble avoir cédé devant la prédominance de la force comme principe régulateur des relations internationales.
Il convient, en outre, de ne pas se bercer d'illusions : les acteurs qui interviennent au Sahel le font davantage les uns par rapport aux autres que pour soutenir tel ou tel régime en particulier. Si celui-ci n'a plus la capacité d'assurer un minimum d'unité et de stabilité autour de son pouvoir, les puissances qui le soutiennent aujourd'hui pourraient bien l'abandonner demain, pour chercher ou fabriquer d'autres points d'appui à leurs intérêts.
Une occasion à saisir plutôt qu'une menace à conjurer
Il y a là, précisément, une occasion à saisir plutôt qu'une menace à conjurer. Plutôt que d'envisager la suite du processus de refondation sous l'angle de la fermeté ou du rapport de force, il serait sans doute plus fécond d'ouvrir un espace de dialogue permettant d'associer davantage de forces vives du pays à la définition de son avenir institutionnel. C'est dans cet esprit que peut être esquissé, à titre de contribution, un schéma de rectification en quatre volets non exhaustifs.
La mise en place d'un Conseil de sages, réunissant une trentaine de personnalités dont l'autorité morale ferait consensus (anciens chefs de l'État, anciens Premiers ministres, anciens présidents de l'Assemblée nationale, officiers supérieurs à la retraite, chefs traditionnels représentatifs de l'ensemble des communautés et des territoires, intellectuels reconnus pour leur esprit patriotique et non partisan), permettrait de doter la refondation d'un organe consultatif de haute tenue, chargé de donner un avis éclairé sur les orientations à venir et sur l'architecture des futures institutions de l'État.
Une réforme du Conseil consultatif de la refondation, appelé à devenir un véritable Conseil national de la Refondation exerçant un rôle législatif assumé, permettrait d'en élargir la représentativité en veillant à mobiliser, au-delà de toute logique de proximité, l'ensemble des compétences disponibles à travers le pays pour préparer les textes fondateurs des nouvelles institutions.
Un ajustement de l'équipe gouvernementale, recentré sur le seul service du pays et de son avenir, contribuerait à donner corps à cette dynamique de rectification et à renforcer la crédibilité de l'action publique aux yeux des citoyens.
Enfin, l'établissement d'un calendrier réaliste de retour à une vie politique pluraliste, tirant les leçons des expériences accumulées depuis la conférence nationale de 1991, offrirait au pays une perspective claire et rassurante, condition indispensable pour mobiliser durablement l'adhésion populaire.
Conclusion
Ces quatre propositions ne prétendent pas épuiser le sujet. Elles visent modestement à nourrir une réflexion collective sur les voies possibles d'une sortie de crise apaisée, fondée sur le dialogue et l'inclusion plutôt que sur l'affrontement. Le Niger a traversé, au cours de son histoire récente, suffisamment d'épreuves pour que ses dirigeants, quels qu'ils soient, aient intérêt à privilégier une méthode qui rassemble plutôt qu'une méthode qui divise. C'est tout le sens de cette contribution.
Abdoulahi ATTAYOUB
Consultant,
Lyon (France) 10 septembre 2026
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