Niger – Refondation : le général Tiani et sa boîte de Pandore
Niger – Refondation : le général Tiani et sa boîte de Pandore
Depuis l'avènement du CNSP (Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie) à la tête de l'État, son principal animateur, le général Abdourahmane Tiani, s'est engagé dans une nouvelle logique de redéfinition du récit national. Longtemps appelé de leurs vœux, sous une forme plus inclusive, par nombre de Nigériens, ce récit national fait aujourd'hui l'objet d'une instrumentalisation politique qui cherche à lui imprimer une vision étriquée et tendancieuse, une vision qui risque de conduire le pays vers des complications existentielles dont il n'a nul besoin.
Un récit historique placé sous contrôle politique
Les diverses sorties publiques de l'actuel chef de l'État trahissent une conception pour le moins étrange de l'histoire et de l'identité nationale. Le comité ad hoc chargé de rédiger l'histoire générale du Niger, institué par décret présidentiel et confié à des universitaires placés sous la présidence du Pr Maïkoréma Zakari, pourrait bien en devenir l'illustration la plus flagrante : le chef de l'État en a lui-même fixé les objectifs, allant jusqu'à exiger que ses travaux alimentent directement la confection des futurs manuels scolaires. Que l'écriture de l'histoire nationale, exercice qui, partout ailleurs, relève d'un débat scientifique pluraliste et contradictoire, soit ainsi placée sous le patronage direct et le cahier des charges de l'exécutif constitue en soi un signal préoccupant. Une histoire commandée « d'en haut », dont la finalité assumée est de façonner ce qu'apprendront les enfants du pays, cesse d'être un objet de connaissance pour devenir un instrument de gouvernement.
Cette nouvelle rhétorique ethnocentrée trouve un écho croissant dans les nouveaux médias, qui commencent à l'amplifier et à provoquer des réactions susceptibles de créer ou d'aggraver des fractures communautaires déjà latentes. Le contexte dans lequel cette amplification se déploie n'a rien d'anodin : le Niger a durci à deux reprises, en 2022 puis en juin 2024, sa loi sur la cybercriminalité, rétablissant des peines de prison pouvant aller jusqu'à cinq ans pour des délits d'opinion en ligne. Des organisations professionnelles de juristes ont dénoncé un net recul des libertés d'expression, de la presse et d'opinion, et plusieurs journalistes ont depuis été arrêtés sur ce fondement, pour avoir simplement relayé une information sur les réseaux sociaux. Dans un espace public ainsi verrouillé, les rares voix en mesure de contester publiquement la nouvelle doxa identitaire s'exposent à des poursuites, tandis que le récit officiel, lui, circule sans contradicteur. Les textes destinés à encadrer le rôle des cyberactivistes ne devraient donc pas seulement être appliqués : ils devraient l'être avec une rigueur et une impartialité qui, en l'état, font clairement défaut, sauf à devenir eux-mêmes un outil de mise au pas du débat sur l'identité nationale, plutôt qu'un instrument de régulation équitable.
Une dérive lourde de risques subversifs
Les orientations historico-idéologiques que semble vouloir imprimer le général Tiani révèlent une dérive inhabituelle de la part d'un chef d'État et nourrissent une appréhension légitime quant à la qualité du travail demandé par le CNSP au comité chargé d'écrire l'histoire du pays. Cette dérive n'est pas seulement une question de mémoire : elle porte en elle un potentiel proprement subversif, en ce qu'elle attaque le socle même sur lequel repose la cohésion de l'État.
Plusieurs mécanismes concrets permettent d'en mesurer la portée :
• La fabrication d'une histoire officielle à visée scolaire transforme un différend historiographique, légitime dans toute nation plurielle, en vérité d'État imposée dès l'enfance, verrouillant pour une génération entière la possibilité même du débat contradictoire sur les origines et la place de chaque communauté dans le récit national.
• La hiérarchisation implicite des identités communautaires, en privilégiant une lecture ethnocentrée de l'histoire, envoie aux communautés qui ne s'y reconnaissent pas un signal d'exclusion symbolique, susceptible de se traduire à terme en revendications politiques, voire en résurgence de logiques de confrontation avec l'État.
• Le verrouillage simultané de l'espace civique, dissolution de l'ensemble des partis politiques et de plusieurs syndicats indépendants, suspension de dizaines d'organisations de la société civile, détention prolongée de journalistes et d'opposants, transition politique repoussée sans perspective électorale claire — prive le pays des soupapes institutionnelles qui permettraient normalement d'absorber et de canaliser pacifiquement les tensions identitaires ainsi ravivées.
• L'instrumentalisation de la souveraineté retrouvée, retrait des forces étrangères, sortie de la CEDEAO au profit de l'Alliance des États du Sahel, retrait annoncé de la Cour pénale internationale, confère à ce récit identitaire une légitimité nationaliste de façade, qui rend sa critique interne plus difficile à formuler et plus facile à assimiler, aux yeux du pouvoir, à une forme de déloyauté envers la patrie.
C'est la conjonction de ces éléments, récit ethnocentré imposé par le haut, verrouillage des contre-pouvoirs, criminalisation de la parole dissidente, qui constitue le véritable risque subversif : non pas une menace venue de l'extérieur, mais une fragilisation interne et cumulative du contrat social, susceptible à moyen terme de raviver les logiques de rébellion et de fracture territoriale que le pays a déjà connues.
Un pays façonné par l'histoire coloniale, en quête d'un pacte inachevé
Comme nombre de pays africains, le Niger a été créé comme entité géographique et politique par l'administration coloniale française il y a une soixantaine d'années, en assemblant des territoires occupés et administrés par différentes communautés. Le rôle de l'État ainsi créé aurait dû être, en premier lieu, de mettre en place des institutions inclusives permettant à ces communautés de décider ensemble de la forme d'organisation administrative la plus à même de favoriser leur épanouissement et le développement harmonieux de leurs espaces de vie. Or la gestion postcoloniale, mise en place essentiellement pour préserver les intérêts de l'ancien colonisateur, a volontairement occulté la volonté souveraine des Nigériens. Il en est résulté des contestations, dont la plus marquante fut la succession de rébellions que le pays a connues depuis les années 1980.
Les bouleversements géopolitiques internationaux et leurs répercussions sur la vie politique nationale auraient pourtant pu offrir au pays l'occasion d'un tournant vertueux, propice à la paix et au développement. Cette opportunité, le pays l'a laissée échapper : les conclusions de la Conférence nationale, tenue du 29 juillet au 30 novembre 1991, n'ont pas été mises à profit pour redéfinir le pacte liant l'ensemble des Nigériens. Le système, en définitive, n'a pas accepté de se remettre en question, et l'ouverture pluraliste n'est jamais parvenue à déplacer les lignes constitutives du pouvoir réel : l'État profond est demeuré dominé par une élite formée et installée par des intérêts étrangers au pays.
La Refondation, entre promesse et menace
Avec la Refondation et les discours souverainistes, on aurait pu espérer que le temps soit enfin venu de retrouver l'authenticité d'une volonté populaire inclusive, permettant aux Nigériens de se définir pleinement et de prendre possession de leurs choix d'organisation et, partant des conditions d'un vivre-ensemble consensuel et apaisé.
Force est de constater que les récentes sorties du général Tiani ont de quoi inquiéter, tant elles pourraient menacer, voire hypothéquer, la tranquillité des Nigériens pour des décennies à venir. En donnant l'impression de vouloir hiérarchiser les identités nationales, et en suggérant une réécriture orientée, parfois hasardeuse, de l'histoire des communautés, ce discours porte en germe des divisions dont le pays se passerait bien. Dans une sous-région en pleine recomposition et déjà fragilisée par l'insécurité, les attaques meurtrières attribuées aux groupes armés dans la région de Tillabéri et aux confins du Mali et du Burkina Faso rappellent, s'il en était besoin, à quel point la cohésion interne du pays est une condition de sa survie, et non un luxe rhétorique.
Il paraît en effet illusoire de penser pouvoir imposer une identité ethnocentrée qui balaierait les langues et les cultures nationales ne correspondant pas à l'agenda qui transparaît dans l'action actuelle du CNSP. Le pays a plus que jamais besoin d'unité et de cohésion, conditions essentielles à sa survie et à la qualité du vivre-ensemble des communautés qui composent sa population.
Conclusion : ne pas rouvrir la boîte de Pandore
Une instrumentalisation tendancieuse des constantes constitutives du projet national reviendrait à ouvrir une boîte de Pandore dont nul ne pourrait prédire ce qui en sortirait. L'histoire, quand elle devient un instrument de pouvoir plutôt qu'un objet de connaissance partagée, cesse de rassembler pour commencer à diviser. Dans un pays déjà éprouvé par l'insécurité, la fermeture de l'espace civique et l'incertitude politique, le pari d'un récit national écrit sous contrôle et imposé sans contradiction est un pari à haut risque, pour la cohésion du pays comme, en définitive, pour la stabilité du pouvoir qui le porte.
Abdoulahi ATTAYOUB
Consultant
Lyon (France) 12 août 2026
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