Niger-refondation : la souveraineté commence à l'intérieur
Niger-refondation : la souveraineté commence à l'intérieur
Pour être utiles et contribuer véritablement à faire avancer nos débats sur la situation du Niger et du Sahel en général, ceux-ci devraient partir d'une réalité incontournable : la recomposition en cours des systèmes de gouvernance politique comporte plusieurs volets étroitement imbriqués, qu'il serait vain, et même contre-productif, de vouloir traiter isolément. Souveraineté, légitimité et rapport aux territoires ne sont pas trois chantiers distincts que l'on pourrait aborder l'un après l'autre : ce sont les trois faces d'un même processus, et c'est précisément leur articulation, ou son absence, qui déterminera l'issue de la refondation engagée.
Au Niger, cette refondation ne saurait être effective que si elle procède réellement d'un consensus national autour des éléments constitutifs du projet de société que nous portons collectivement. Le CNSP affiche une volonté de rupture totale avec tout ce qui a pu constituer un frein au développement du pays. L'intention est louable, mais elle exige au préalable une introspection nationale approfondie, avant même de se tourner vers l'extérieur : on ne refonde pas un pays en réglant d'abord ses comptes avec l'extérieur, on le refonde en réglant d'abord ses propres contradictions internes. L'emballement idéologique, lorsqu'il fait abstraction des pesanteurs du réel, risque de conduire à l'impasse et de causer plus de dégâts que de bénéfices escomptés, car un discours de rupture qui ne s'accompagne pas d'une capacité réelle à agir sur le réel finit toujours par se retourner contre ceux qui le portent.
Sur la souveraineté
C'est là que la question de la souveraineté doit être reposée en des termes concrets : non comme un slogan, mais comme l'affirmation démontrée de la capacité du pays à définir pragmatiquement ses choix stratégiques en matière de relations internationales. Trop souvent, le débat sur la souveraineté se réduit à une posture rhétorique, à un affichage destiné à galvaniser l'opinion, sans que soient précisés les instruments concrets par lesquels cette souveraineté doit s'exercer : maîtrise des ressources stratégiques, diversification réelle des partenariats économiques et sécuritaires, renforcement des capacités administratives et militaires nationales, construction d'une diplomatie régionale capable de peser dans les négociations. La souveraineté ne se décrète pas par la seule dénonciation d'un partenaire au profit d'un autre ; elle se construit patiemment, par l'accumulation de capacités propres qui réduisent la dépendance, quelle qu'en soit la direction. Une souveraineté proclamée mais non instrumentée n'est qu'une souveraineté de façade, et c'est précisément ce piège que le pays doit éviter.
Le Niger est libre de choisir ses partenaires et de négocier les termes de ses partenariats, à condition toutefois que ce choix procède d'une évaluation rationnelle des intérêts nationaux à long terme, et non d'une simple inversion des alliances qui remplacerait une dépendance par une autre, sous couvert d'un discours de rupture. Il n'y a nul besoin de ressasser indéfiniment les ressentiments liés au comportement de tel ou tel pays : dans ce monde, chaque acteur défend ses intérêts et mobilise les moyens dont il dispose pour y parvenir, qu'il s'agisse de puissances occidentales, de puissances émergentes, ou de nouveaux partenaires présentés comme salvateurs. Il n'y a là rien qui doive nous surprendre, ni rien qui doive nous détourner de l'essentiel : la vraie question n'est pas de savoir qui nous exploite, mais quelle capacité nous nous donnons collectivement pour négocier en position de force et pour faire respecter nos propres intérêts, quel que soit l'interlocuteur. Une diplomatie mature se juge à sa capacité à défendre des intérêts, non à désigner des coupables.
Sur la légitimité populaire
Or cette capacité à négocier en position de force suppose un préalable que l'on oublie trop souvent : aucune autorité ne peut porter durablement un projet de souveraineté si elle n'est pas elle-même solidement légitimée à l'intérieur. Le véritable défi qui se présente au CNSP est donc de sortir de cette posture défensive qui engendre une crispation inutile dans la gestion des affaires publiques. Une telle posture, si elle se prolonge, risque de transformer un moment de rupture porteur d'espoir en une simple reconduction autoritaire des travers du système qu'elle prétend combattre. Il doit comprendre qu'une autorité ne peut réformer en profondeur que si elle s'enracine dans la légitimité populaire, une légitimité qui ne se confond ni avec l'adhésion médiatique de circonstance, ni avec le silence contraint que peut imposer un contexte sécuritaire ou institutionnel donné.
Or, cette légitimité, en Afrique plus qu'ailleurs, ne se conçoit que fondée sur le respect et l'association effective des référents socioculturels du pays : autorités coutumières et religieuses, structures communautaires, mécanismes traditionnels de médiation et de régulation sociale, qui continuent d'organiser le quotidien de la majorité des populations bien plus efficacement, dans bien des régions, que les institutions héritées de l'État postcolonial. Ignorer ces référents, ou les instrumentaliser sans les associer réellement aux décisions qui engagent l'avenir du pays, revient à bâtir sur du sable une refondation qui se veut pourtant durable.
Le respect des communautés et des territoires devrait donc constituer le point de départ premier de toute refondation nationale, non un supplément d'âme apporté après coup pour légitimer des décisions déjà prises au sommet, mais un principe structurant dès la conception des réformes. À défaut, on se contenterait de retoucher superficiellement un système postcolonial qui continue de brider les énergies vives et d'empêcher l'épanouissement des populations : centralisation excessive du pouvoir, marginalisation de certaines composantes de la société, confiscation de la décision par une élite autocentrée et coupée des réalités locales. Un simple ravalement de façade, sans transformation réelle des rapports de pouvoir hérités, ni de la relation entre l'État et les territoires qui le composent.
Une leçon qui dépasse le seul Niger
Cette articulation entre souveraineté extérieure et légitimité intérieure n'est pas propre au Niger : elle éclaire, plus largement, la trajectoire de l'ensemble des pays du Sahel engagés dans des processus similaires de rupture avec l'ordre ancien. Un pays commence toujours par se construire en interne avant de pouvoir espérer inspirer le respect à l'extérieur. C'est une loi presque universelle des relations internationales : les prédateurs extérieurs, de tous bords, s'appuient rarement sur une force qui leur serait propre ; ils s'appuient sur des fragilités internes — fractures sociales, défiance entre l'État et les communautés, gouvernance défaillante, trop souvent négligées par paresse intellectuelle ou par égoïsme communautaire.
C'est pourquoi les slogans souverainistes, aussi mobilisateurs soient-ils dans l'instant, n'iront nulle part tant qu'ils ne seront pas compris, appropriés et portés par l'ensemble des citoyens, dans leur diversité territoriale et sociologique. Or, tout se passe aujourd'hui, ici comme ailleurs dans la région, comme si la volonté du peuple se résumait à l'activisme de quelques voix qui s'expriment bruyamment dans les capitales, au point d'étouffer toute autre forme d'expression nationale, celle des régions, des communautés rurales, des acteurs traditionnels, dont l'adhésion est pourtant la condition même de la réussite du projet. Tant que cette équation ne sera pas résolue, la souveraineté proclamée restera fragile, et la refondation, inachevée.
Abdoulahi ATTAYOUB
Consultant
Lyon (France) 21 juillet 2026
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