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Le blog de Abdoulahi ATTAYOUB

Niger-refondation : le CNSP face aux défis de la bonne gouvernance

31 Août 2026 , Rédigé par Abdoulahi ATTAYOUB

Niger-refondation : le CNSP face aux défis de la bonne gouvernance
Trois ans après leur prise du pouvoir au Niger, les militaires du CNSP continuent d'imprimer leur perception du pouvoir à l'ensemble du pays. De la transition que beaucoup pensaient ou espéraient courte, on est passé à un véritable changement de paradigme, porté par une ambition affirmée de refonder le pays et ses institutions. Plus de soixante ans après l'indépendance, et devant le constat d'un système politique sclérosé, cette ambition pouvait légitimement susciter l'espoir : celui de retrouver enfin un pays conforme à ses réalités locales, doté d'institutions véritablement inspirées par ses populations dans toute leur diversité.
Seulement, les signaux qui se succèdent au fil du temps dessinent les contours d'un régime qui se referme sur lui-même et s'acharne à imposer une vision étriquée de l'identité nationale et de l'histoire des communautés et territoires qui composent le Niger d'aujourd'hui. Un récit national fondé sur une lecture tronquée et sélective de l'histoire produirait, en réalité, l'effet inverse de celui officiellement recherché. L'unité et la cohésion nationales ne peuvent reposer que sur un traitement honnête de l'ensemble des composantes du pays, dans la reconnaissance de leur héritage propre et de leur apport respectif à la construction nationale. Les autorités se posent en garantes de l'égalité des citoyens dans tous les domaines de la vie publique, c'est là un principe qu'elles invoquent constamment à l'international, au nom de la souveraineté et de la dignité retrouvées. Encore faudrait-il qu'il s'applique avec la même rigueur à l'intérieur des frontières.
Un récit officiel qui se heurte à sa propre pratique
C'est précisément sur ce terrain que le discours officiel se heurte à sa propre pratique. Depuis 2023, la parole présidentielle s'est construite autour d'un récit de rupture et de souveraineté, décliné à travers de longues interventions sur la télévision nationale, des bilans annuels de la « Refondation », de grandes interviews et des journées commémoratives. Un observateur averti de la scène politique sahélienne a récemment relevé la répétitivité de ces interventions à la RTN, qui s'appuient systématiquement sur la convocation de l'histoire comme étendard politique. Le procédé n'est pas neutre : une histoire mobilisée comme argument de légitimation, plutôt que restituée dans sa pluralité, tend mécaniquement à valoriser certains héritages et à en occulter d'autres, en l'occurrence ceux des composantes du Nord, dont l'apport culturel et historique à la nation nigérienne est rarement mis en avant avec la même insistance que le récit de la souveraineté retrouvée face à l'ancienne puissance coloniale. On peut ainsi légitimement interroger la cohérence d'un pouvoir qui revendique, à l'extérieur, l'égale dignité de tous les Nigériens, tout en construisant, à l'intérieur, un récit qui privilégie une seule focale historique et identitaire.
L'exercice auquel se livre le général Tiani est périlleux, et ce pour une raison simple. L'histoire, en tant que discipline scientifique, repose sur la mise à distance critique des sources, la confrontation des versions et l'absence de finalité immédiate. Or, venant d'un chef d'État en exercice, tout discours sur le passé national cesse d'être un exercice de connaissance désintéressé : il devient un acte de gouvernement. Le choix des figures convoquées, de celles que l'on tait, et des lieux où on les évoque, relève alors moins de la méthode historique que de la fabrication d'un récit national au service d'un agenda politique, ce qui est précisément le contraire de la démarche scientifique, laquelle exige de résister à la tentation de sélectionner les faits pour qu'ils servent une thèse préétablie.
Deux silences qui en disent long
Deux exemples illustrent ce risque avec une acuité particulière.
Lorsqu'on tient à Filingué un discours sur l'histoire locale et qu'on omet Fihroun Ag Alinsar, cette omission a un sens : elle efface un épisode de résistance armée à la colonisation, pourtant central dans la mémoire de cette région. Passer sous silence une figure de cette envergure, dans le lieu même où sa mémoire est la plus vivace, ne relève pas de l'oubli mais du choix.
Et lorsqu'on tient à Maradi un autre discours sur l'histoire, évoquant Ousman dan Fodio sans jamais mentionner Al-Jilani Ag Mouhammad Ibrahim, contemporain de Dan Fodio, cela mérite qu'on s'y attarde davantage encore. Car Al-Jilani illustre précisément la façon dont d'autres sociétés nigériennes ont, elles aussi, été traversées par le mouvement réformiste de l'époque : une dimension de l'histoire nationale que ce silence efface, alors même que l'objectif affiché est de renouer le lien entre les citoyens et leur histoire. Convoquer une figure réformiste sans mentionner son pendant contemporain issu d'une autre région du pays revient à raconter une histoire à moitié, précisément là où l'exhaustivité aurait le plus de force symbolique.
Il y a très probablement d'autres angles morts de ce type, qui mériteraient eux aussi d'être débattus publiquement plutôt que de s'accumuler en silence.
Une contradiction qui se vérifie sur le terrain
Cette contradiction entre le discours et la pratique ne se limite pas au registre symbolique : elle se vérifie très concrètement à l'échelle locale. L'unité, la cohésion et la stabilité d'un pays se construisent à partir de sa base, or des représentants de l'État se comportent, dans certaines régions du Nord, en véritable pouvoir colonial. Cette attitude constitue une menace réelle pour la tranquillité des populations concernées. Le cas d'Abalak est à cet égard exemplaire : après s'être vu imposer son « représentant » au conseil consultatif, le CNSP semble laisser les mains libres au préfet en poste, qui se comporte en potentat, impose des décisions contraires aux intérêts des habitants et menace ceux qui osent s'y opposer. Un comportement qu'il ne se permettrait certainement pas ailleurs dans le pays.
La politique foncière que ce préfet entend imposer dans le département d'Abalak constitue une véritable bombe à retardement. Au-delà des tensions classiques entre agriculteurs et éleveurs, tout porte à croire qu'il s'agit d'une volonté délibérée de réinstaller des populations venues d'autres régions sur les espaces de vie des populations autochtones : un projet politique d'usurpation des territoires traditionnels de cette zone, déjà fragilisée par l'avancée du désert et la raréfaction des pâturages. Les habitants qui souhaiteraient eux-mêmes se tourner vers l'agriculture risquent de ne plus en avoir les moyens si, entre-temps, leurs terres ont été cédées ou vendues à des populations venues d'ailleurs. Personne n'imaginerait des éleveurs venus des régions pastorales envahir les champs du Sud pour y faire paître leurs troupeaux : le CNSP ne devrait pas jouer avec ce feu, sous peine de provoquer un chaos plus dangereux encore que le terrorisme actuel. Plus de soixante ans après la création du Niger, il est temps que les Nigériens prennent pleinement conscience que l'administration de l'État ne fonctionne toujours pas de la même manière au Nord et au Sud.
Ce déséquilibre se retrouve enfin dans le traitement des légitimités traditionnelles, qui devraient toutes prétendre aux mêmes égards de la part de l'État, et où l'on observe pourtant un traitement inégal selon le chef traditionnel concerné. Loin d'être un détail protocolaire, ce traitement différencié envoie un signal clair aux populations sur la place que l'État leur reconnaît réellement dans la nation.
Rétablir la cohérence entre le discours et l'acte
Pris isolément, chacun de ces éléments, un silence sur une figure historique, un préfet arrogant, une terre mal gérée, un chef traditionnel moins considéré qu'un autre, pourrait sembler anecdotique. Mis bout à bout, ils dessinent une même logique : celle d'un pouvoir qui peine à traduire, à l'intérieur de ses frontières, la dignité et l'égalité qu'il revendique à l'extérieur. Une souveraineté qui ne s'exerce pleinement que face à l'ancienne puissance coloniale, mais qui s'accommode d'inégalités internes, reste une souveraineté inachevée.
Il est donc urgent que le CNSP rétablisse l'égalité des citoyens et des territoires, en appliquant à l'intérieur du pays la dignité et la souveraineté qu'il revendique à l'extérieur. Ce rétablissement passe d'abord par une refonte du récit national lui-même, pluriel plutôt que sélectif, et par une gestion foncière équitable, avant même de consacrer de longues heures d'antenne à l'histoire ancienne du pays. Le Niger est en mobilisation générale contre l'insécurité et traverse une situation critique ; cette urgence devrait laisser au chef de l'État moins de temps pour les grandes joutes télévisées sur l'histoire, et davantage pour les arbitrages concrets qui, à Abalak comme ailleurs, engagent la cohésion nationale qu'il dit vouloir bâtir. Car une nation ne se refonde pas seulement dans le récit qu'elle se raconte d'elle-même : elle se refonde d'abord dans la manière dont elle traite, au quotidien, chacun de ses territoires et chacun de ses enfants.
Abdoulahi ATTAYOUB
Consultant
Lyon (France) 6 août 2026
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